Ministère de la Culture et des Communications
Répertoire du patrimoine culturel du Québec

Répertoire dupatrimoineculturel du Québec

Pêche à la morue

Type :

Patrimoine immatériel

Vitalité :

  • Vivant

Type d'élément :

  • Savoir-Faire

Éléments associés

Patrimoine mobilier associé (23)

Description

La pêche à la morue occupe une place primordiale dans l'histoire et la culture de la Gaspésie et du Canada atlantique. Pendant près de 500 ans, la morue a été la principale espèce pêchée dans l'Atlantique nord-ouest et le golfe du Saint-Laurent. Elle a alimenté l'une des plus riches zones de pêches commerciales du monde. Elle a nourri des familles de pêcheurs de génération en génération. Mais depuis les années 1970, les ressources se sont épuisées et les captures ont dégringolé. En 1993, le gouvernement du Canada décrète que le moratoire sur la pêche à la morue au large de Terre-Neuve et du Labrador, mis en place en 1992, s'étend dorénavant à presque tout le golfe du Saint-Laurent.

D'abord une activité de subsistance chez les Micmacs, la pêche à la morue a été un élément dynamique de l'économie de la Nouvelle-France. Selon l'historien Mario Mimeault, l'industrie de la pêche a pris forme sous le Régime français avec des entrepreneurs canadiens qui ont permis le peuplement des côtes gaspésiennes. Sous le régime anglais, elle se développera par l'entremise des compagnies jersiaises, avec la Charles Robin and Company qui règnera en maître sur la baie des Chaleurs et les compagnies rivales qui s'installeront sur le pourtour de la Gaspésie. Architecture importée de Jersey, les établissements de pêche marqueront les paysages gaspésiens.

De la pêche à la morue va se commercialiser un produit qui va faire la réputation de la Gaspésie sur les marchés d'Italie, d'Espagne et du Portugal depuis des siècles. Le produit « Gaspé cure », c'est la morue salée et séchée. Tous les éléments de la nature gaspésienne fonctionnent en parfaite symbiose pour créer ce poisson séché hors du commun. En effet, le climat frais et sec de la côte de Gaspé accompagné de vents soufflant du nord-ouest favorise la production du « Gaspé cure ».
La pêche figure comme le métier de la Gaspésie, le plus ancien et le plus omniprésent. Tout le paysage habité de la côte gaspésienne parle de la pêche à morue qui rythmait la vie quotidienne. En 1836, Jean-Baptiste Ferland nous a laissé une description fort éloquente des Gaspésiens qui vivent de la pêche au « pays de la morue » : « Par les yeux et par les narines, par la langue et par la gorge, aussi bien que par les oreilles, vous vous convaincrez bientôt que, dans la péninsule gaspésienne, la morue forme la base de la nourriture et des amusements, des affaires et des conversations, des regrets et des espérances, de la fortune et de la vie, j'oserais dire de la société elle-même. »
Dans les années 1930, la quantité de poisson frais dépasse celle de la morue séchée sur les marchés. Le mouvement de relance des coopératives des pêcheurs fait les beaux jours de l'industrie de la pêche en Gaspésie. En 1945, on y dénombre une vingtaine de coopératives de pêcheurs qui adhèrent à la fédération des Pêcheurs-Unis du Québec, soit 2300 sociétaires ou la moitié des pêcheurs de la péninsule. Les travailleurs de la mer règnent enfin en maîtres sur leur industrie et en tirent une grande fierté.
À partir des années 1950, un grand vent de changement souffle sur l'industrie de la pêche. La pêche hauturière se développe grâce à l'arrivée des chalutiers, des cordiers et des gaspésiennes. On érige aussi des usines de transformation qui augmentent la qualité du poisson et l'on modifie les méthodes de capture. Il faut pêcher plus, mieux et vite, garantir la fraîcheur du produit et le mettre en marché.
Les pêcheurs côtiers persistent à ne pas mourir. Ils pêchent encore à la ligne à main et ils ont un sentiment d'appartenance à leur coin dans le « pays de la morue ». Mais, ils seront eux aussi happés par la spirale de la surpêche sur les Grands bancs de Terre-Neuve jusqu'aux eaux du golfe Saint-Laurent.

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Statuts

Statut Catégorie Autorité Date
Inventorié --
 

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Historique

La morue est étroitement liée aux premières expéditions qui mènent à la découverte de l'Amérique du Nord. Pour les catholiques de l'Europe de l'Ouest, l'Église impose la consommation de poisson durant les jours maigres ou les périodes de jeûne dès la fin du Moyen Âge. La demande en poisson s'intensifie et la morue devient l'espèce la plus recherchée.
En 1497, le navigateur Jean Cabot révèle au monde que les bancs de Terre-Neuve et du Labrador foisonnent de morues. Les Basques et les Bretons fréquentaient déjà ces lieux de pêche bien avant que Cabot déclenche une véritable ruée vers la morue. Les Portugais, les Espagnols, les Français et les Anglais viendront y remplir leur cale dès le début du 16e siècle. En 1534, Jacques Cartier note qu'une grande pêche a lieu dans le détroit de Belle-Isle.
Deux types de pêche à la morue se pratiquent en Amérique du Nord. D'une part, la pêche errante se fait à bord d'un bateau en haute mer, sans que les pêcheurs foulent la terre. Au fil des prises, les pêcheurs évident la morue, la salent et l'empilent dans la cale. C'est la morue verte, une morue simplement salée. D'autre part, la pêche sédentaire se pratique sur les bancs de poissons près des côtes et nécessite des installations à terre où la morue est nettoyée, salée et mise à sécher sur la grave selon la méthode des pêcheurs basques.
Au 17e siècle, les Français ont des établissements en Gaspésie. En 1659, on signale la présence d'une flotte de 10 morutiers et 500 pêcheurs français à Percé. Au lendemain du traité d'Utrecht, en 1713, des entrepreneurs canadiens embarquent à leur tour dans l'industrie morutière et implantent des établissements de pêche permanents. Dès 1729, l'établissement des Lefebvre de Bellefeuille, seigneurs de Pabos, prospère à l'entrée de la baie des Chaleurs et devient vite l'un des établissements majeurs de pêche à la morue de la côte est. En 1758, la destruction des postes de pêche gaspésiens par les troupes anglaises freine les activités de pêche à la morue.

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Contexte

Sous le re´gime britannique, la pêche à la morue est une affaire de marchands qui se disputent le monopole de la morue en Gaspésie et dans le golfe du Saint-Laurent aux 18e et 19e siècles. Le premier commerçant en liste, Charles Robin, vient de l'île de Jersey, dans l'archipel de la Manche. Il s'installe à Paspébiac en 1766 et engage des agents de son île natale pour gérer son entreprise. Au début des années 1830, les têtes dirigeantes quittent tour à tour la Charles Robin and Company pour fonder leur propre compagnie et lui faire concurrence.
John Le Boutillier, qui a fait son apprentissage à Percé, s'y lance dans le commerce de la morue, avant de s'établir sur la côte nord de la Gaspésie. En 1838, ses cousins créent la Le Boutillier Brothers et exploitent les pêches à Paspébiac, puis sur l'île Bonaventure. Quant à William Fruing, il fait affaire avec les pêcheurs de la baie de Gaspé, puis du littoral nord. Plusieurs des compagnies rivales ouvrent des comptoirs sur la Moyenne Côte-Nord, après 1853. La compagnie Robin règne en maître sur les pêcheries de la baie des Chaleurs.
Toutes les entreprises concurrentes reprennent le « système jersiais » de la compagnie Robin. Ce système favorise la dépendance des pêcheurs. En 1909, la révolte de Rivière-au-Renard s'inscrit comme une première tentative des pêcheurs pour sortir du joug des compagnies de pêche. Le résultat sur le coup n'est pas probant, mais va amorcer la chute des grandes compagnies et la création des coopératives de pêcheurs. Créée en 1939, la fédération de Pêcheurs-Unis du Québec, sera la plus importante.
Pendant les années 1980, avec le boom de la pêche industrielle, du chalutier au navire-usine, Canadiens, Américains et Européens se partagent avidement la ressource. Les populations de morues des bancs de Terre-Neuve déclinent rapidement. Malgré les moratoires des années 1990, l'industrie morutière canadienne touche le fond : les stocks de morues ne se renouvèlent plus.

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Apprentissage et transmission

Pendant des sie`cles, la pe^che côtière de la morue se pratiquait à la ligne à main. Deux pêcheurs partageaient une petite embarcation ou une barge et pêchaient une morue à la fois. Elle s'avérait une méthode que l'on dirait « durable » en 2019, car elle permettait au stock de morue de se maintenir en abondance en limitant les prises et évitant ainsi le gaspillage de la ressource.

La ligne à main était munie de deux hameçons à appâter, fixés chacun à un avançon, et d'un plomb leur permettant d'atteindre le fond de la mer. La ligne de 25 à 30 brasses (45,7 à 54,9 m) était enroulée sur un caret ou dévidoir de forme rectangulaire. La boëtte ou l'appât utilisé le printemps était d'abord le hareng, puis le capelan. Pêchant avec deux lignes à la fois placées de part et d'autre de l'embarcation, le pêcheur donnait quelques coups secs pour attirer la morue afin qu'elle morde. Pour se protéger la paume des mains soumises au frottement répétitif des lignes, il la recouvrait d'une sorte de mitaine appelée « manigot ». Pour pêcher la morue entre deux eaux, soit les eaux du fond et de la surface, le pêcheur utilisait le « bob », une ligne à main pourvue d'un seul hameçon noué à un avançon et d'un poids plus léger.

Dans les années 1940 et 1950, l'industrie de la pêche se modernise sur le plan technologique et organisationnel. Les pêcheurs remplacent de plus en plus l'ancienne ligne à main par le jigger et la palangre. Le jigger est un leurre norvégien fait de plomb moulé en forme de poisson portant deux hameçons à l'extrémité. Il ne requiert pas d'appât. On agite la ligne dans un mouvement de bas en haut rapide comme pour donner un coup de faux. La morue est attrapée au passage. La palangre se compose d'une longue ligne maîtresse sur laquelle sont attachés à espaces réguliers des fils secondaires ou avançons munis d'hameçons à appâter. Pour ne pas mêler les lignes, les pêcheurs accrochent les hameçons à un fil de fer et plus tard à un « piano » ou support de bois. On la laisse dériver ou on la mouille au moyen d'une ancre dans le fond de l'océan.
Avec l'apparition des bateaux pour la pêche en haute mer, les pêcheurs s'éloignent de la côte et prennent plus de captures. Les navires hauturiers gagnent du terrain sur les barges traditionnelles. Le chalutier devient le plus populaire. Navire de plus de 18 m, il est monté par quatre hommes. Il traîne un long filet conique, appelé chalut, au fond de la mer et racle toutes les espèces de poisson sur son passage. Moins gros que le chalutier, le palangrier ou cordier est également monté par quatre hommes. Le déroulement et la remontée de quelque 150 lignes dormantes se font à l'aide d'un treuil. Les pêcheurs doivent appâter des milliers d'hameçons pendant des heures. La gaspésienne, dotée d'une palangre motorisée, supplante le palangrier. Entre 1955 et 1960, 50 gaspésiennes ont été construites surtout au chantier Davie Brothers de Lévis et au chantier naval de Gaspé.

L'industrialisation de la pêche a mené à la baisse de la ressource et au moratoire sur la pêche à la morue en 1993.

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Objets

La pe^che a` la morue est intimement lie´e a` l'histoire, a` l'identite´ et a` la culture gaspe´sienne. La morue est un symbole ambivalent pour les Gaspésiens et les Gaspésiennes. Source de fierté pour les uns et joug de l'esclavage pour les autres. Au fil des ans, les Gaspésiens ont déployé de multiples efforts pour s'affranchir de leur histoire de « mangeux de morue » et les voilà maintenant dépossédés d'une pratique qui faisait leur force. Plusieurs auteurs mettent en lumière leur appartenance au « pays de la morue ».

Les Gaspésiens étaient surnommés les « mangeux de morue » par les gens de la ville ou de l'extérieur de la région. Pour plusieurs Gaspésiens, ce qualificatif
péjoratif frisait l'insulte, la morue étant vue comme un aliment de pauvres. À l'inverse, Madame Édouard Bolduc, attachée à sa Gaspésie natale, disait à sa fille Fernande avec fierté : « Je serai toujours une mangeuse de morue! » Pionnie`re des auteurs-compositeurs-interpre`tes du Que´bec, elle a immortalise´ dans sa chanson « La morue », le symbole identitaire de la Gaspe´sie :

Moi je m'appelle la petite Mary
Je suis née au fond de la Gaspésie
Du poisson, je vous dis que j'en ai mangé
Qu'il m'en a resté des arêches dans le gosier

De la morue des turluttes pis du hareng
Des beaux petits gaux, du flétan, des manigaux
S'il y en a parmi vous qui aimez ça
Descendez à Gaspé, vous allez n'en manger

Tout comme Madame Bolduc, l'écrivain Sylvain Rivière, fière de ses origines de mangeux de morue, met ses talents d'écriture au service des « Mangeux de morue ». Ceux-ci prennent la parole dans ses écrits et retrouvent une fierté perdue au cours du temps à travers ses récits : « Je veux raconter l'histoire d'un peuple, que j'ai d'abord découvert à travers les bribes d'histoires de mon grand-père, c'est l'histoire de l'exploitation des pêcheurs de morue par les compagnies de Jersey mais c'est pas un passé juste figé dans un album. » Car pour lui la mémoire sert à construire le présent en rêvant d'un avenir avec plus de justice sociale.

En parlant de justice sociale, le journaliste Jacques Keable remet les pendules à l'heure sur la Révolte de Rivière-au-Renard de 1909 en publiant un livre- enquête en 1996. La Révolte des pêcheurs symbolise aujourd'hui le début d'une prise en main de ces derniers pour améliorer leur condition de travail et de vie. Deux plaques commémoratives ont été dévoilées, une à St-Maurice-de-l'Échouerie et l'autre à Rivière-au-Renard en septembre 2019.

L'historien Mario Mimeault compte près d'une vingtaine de livres à son actif. Son dernier ouvrage La pêche à la morue en Nouvelle-France, paru en 2017, remet en perspective un pan de l'histoire tout juste effleuré dans l'histoire nationale. Ancien professeur engagé, il a su donner le goût de l'histoire à plusieurs de ses étudiants.

La pêche à la morue a laissé en héritage un patrimoine culturel qui se voit, s'entend, se goûte et se sent toujours en Gaspésie. La morue a façonné le quotidien, les paysages, l'architecture et les traditions culinaires. Elle a nourri la parlure locale, les contes et les légendes. Réel emblème de la Gaspésie, la morue reprend peu à peu sa place dans le cœur des Gaspésiens et tend à devenir une source identitaire porteuse d'un projet rassembleur. En effet, le circuit de découverte « Route de la Morue » réparti sur le littoral de la péninsule gaspésienne met en valeur la diversité culturelle de ses habitants et la richesse de son patrimoine maritime en neuf stations.

Filet, pâté ou galette de morue apparaissent sur les menus des restaurants de la péninsule. L'usine de poisson de Lelièvre, Lelièvre et LeMoignan de Sainte-Thérèse-de-Gaspé maintient la tradition de la morue salée séchée à la gaspésienne, la « Gaspé Cured ». Par ailleurs, les familles de pêcheurs apprêtent toujours toutes les parties de la morue : tête, joues, langue, foie et noves. Les recettes sont transmises de génération en génération.

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